Yves Duteil en tournée au Québec
Le 29 février 2004
Yves Duteil
Durant le mois de février dernier, Yves Duteil a effectué une tournée d'une vingtaine de spectacles au Québec. Autant de villes où les gens ont rempli les salles pour aller applaudir le plus québécois des français. Peu avant son dernier spectacle en terre québécoise, il a gentiment accepté de nous rencontrer pour discuter de ses chansons et de son amour pour le Québec.

QuebecPop: Yves, pour commencer, La langue de chez nous est une chanson très importante au coeur des Québécois, lorsque vous l'avez écrite, vous attendiez-vous à ce qu'elle ait ce genre d'impact ?

Yves Duteil: Pas du tout, vraiment pas du tout, en fait j'écrivais une chanson un peu en réponse à la conversation que j'avais eue avec Félix et puis en prenant conscience qu'en France on n'était pas exempts de danger non plus, de risque de se laisser un petit peu fagociter à notre insu parce qu'en fait on était beaucoup plus nombreux, notre sécurité avait l'air plus assurée qu'ici au Québec où avec six millions d'habitants, ça paraissait plus fragile.

Je me suis rendu compte en France, en arrivant à l'aéroport, "Quality Hotel", "Auto car wash", je me suis rendu compte que l'on était vraiment partis aussi pour risquer d'affaiblir un petit peu notre culture. Puis j'ai eu envie d'écrire cette chanson aussi parce qu'on était rentrés dans une nouvelle maison et que dans cette maison je voulais y travailler, je voulais que ce soit une maison à la fois de rencontres et de travail, donc je me disais qu'il fallait absolument que j'arrive à travailler ici. La première chose que j'ai écrite, c'était La langue de chez nous. C'est venu vraiment tout naturellement par amour du français et sans penser un instant que ça aurait, que ça pouvait avoir un impact aussi large que celui qu'elle a eu. Au fur et à mesure que je montrais le texte aux gens, je me rendais compte que ça portait qu'il y avait une réaction en face qui était très forte. Puis j'ai fait une première musique, qui était quand même assez douce, mais qui n'était pas à la mesure de ce que pouvait donner ce texte si on lui donnait un souffle.

QuebecPop: Une musique plus grandiose donc ?

Yves Duteil: Il n'y a pas beaucoup de gens qui peuvent me dire que ma musique n'est pas bonne et qu'il faut que je recommence. Ceux qui me l'ont dit ont eu raison. J'ai recommencé et j'ai trouvé la musique définitive. Là, brusquement, le texte était porté et j'ai mesuré l'impact de la chanson quand je suis revenu la chanter ici au Québec. Elle n'était pas encore enregistrée c'était simplement une primeur sur la scène de la tournée qui a eu lieu en 1984 alors que la chanson est sortie en 1985 sur disque. La réaction de la salle a été absolument extra-ordinaire, je n'ai jamais vécu ça, c'était une vague qui m'est arrivée dessus comme ça avec une force et c'est un des spectacles les plus mémorables de ma vie, cette soirée ou j'ai présenté pour la première fois La langue de chez nous au Québec.

QuebecPop: J'ajouterais que l'important pour nous, qui nous défendions de l'envahissement de la langue anglaise depuis des années, bien que des chanteurs québécois aient essayé de chanter le combat de la langue au Québec, c'était d'entendre quelqu'un de l'extérieur qui mettait la langue française à l'honneur. Il n'était pas question de combat mais bien de chanter la beauté de notre langue et le fait qu'ait survécu un certain élément de culture francophone en Amérique. Cela nous a vraiment touchés beaucoup à ce niveau-là. Avez-vous eu l'occasion de la faire entendre à Félix (Leclerc), d'entendre ses commentaires ?

Yves Duteil: Il a été le premier à qui je suis allé la montrer quand je suis arrivé à Québec. Je suis allé à Île d'Orléans chez Félix, je lui ai chanté la chanson et il pleurait... il était très très ému, très touché et là il m'a dit ".. ce serait bien qu'il y aie un pont entre les deux pays dans cette chanson"... Je disais ".. du Mont St-Michel jusqu'à la Contre Escarpe..." et il me disait qu'il faudrait qu'il y ait quelque chose d'ici. On a cherché ensemble, on a trouvé que St-Polycarpe rimait avec la Contre Escarpe et le soir, à Québec, j'ai bien chanté "... du Mont St-Michel jusqu'à St-Polycarpe...". Je me suis dit par après que les gens me demanderaient ce que c'est St-Polycarpe, et pourquoi ?

J'aime bien que les choses aient une vraie signification, St-Polycarpe c'est un très joli nom, mais on m'aurait posé la question de sa signification. Je n'aime pas répondre que c'est juste pour la rime. En rentrant en France, je me suis dit que ce serait mieux "de Île d'Orléans jusqu'à la Contre Escarpe" et là le pont entre les deux pays y est, il existe et c'est Félix qui m'a donné l'étincelle pour chercher autre chose qui, cette fois, était relié à lui et c'était d'autant plus beau que c'est lui qui m'a inspiré cette chanson.

QuebecPop: Parce que quand l'on parle de Île d'Orléans, tout de suite on pense à Félix !

Yves Duteil: C'est Félix et le combat pour la culture française et cette chanson, effectivement, moi j'ai toujours eu tendance à regarder les choses par le côté positif, c'est à dire que je mène des combats mais plutôt que de rentrer de front dans mes adversaires, je préfère les contourner et me débrouiller pour valoriser ce que je cherche à faire voir plutôt que d'essayer d'abattre ce que je cherche à tuer. Effectivement, ce que moi je ne pouvais pas percevoir par rapport à La langue de chez nous c'est que les québécois l'ont ressentie comme le regard de quelqu'un d'autre sur ce qu'ils ont fait et peut-être que cela a une certaine importance parce que dans les publicités, on est toujours soi-même à dire qu'on est les meilleurs.

QuebecPop: On aime bien entendre quelqu'un d'autre le dire.

Yves Duteil: Exactement. Le fait de dire qu'on est le meilleur, ça s'achète ! On achète un espace publicitaire et voilà, si vous cherchez telle chose, allez pas plus loin, c'est nous qui avons les meilleurs. Mais cela n'a qu'une valeur relative. Mais si quelqu'un vient vous dire que vous êtes le meilleur, ça a beaucoup plus de valeur et c'est un peu ce qui s'est passé là, surtout que les français n'avaient pas la réputation de poser un regard très tendre sur l'accent et sur les québécois en général.

Moi, j'ai toujours eu cette tendresse pour les québécois, le Québec que j'ai découvert à travers la chanson, à travers Félix, à travers Vigneault, à travers Charlebois, j'ai toujours senti une sorte de fraternité avec ce pays et, brusquement, que les québécois s'entendent dire ça par un français, ça avait peut-être un côté différent, ç'était quelqu'un d'autre qui leur renvoyait l'image de leur propre combat, de leurs propres qualités, de la beauté de leur langue et là, tout à coup, il s'est passé quelque chose et ça n'a jamais cessé de se passer depuis avec cette chanson et avec les québécois.

QuebecPop: J'imagine que même pendant la tournée actuelle, cette chanson doit être l'un des moments où les gens réagissent le plus ?

Yves Duteil: C'est l'un des grands moments du spectacle pour nous.

QuebecPop: Surtout au Québec, quand on regarde à travers vos chansons vous vous êtes souvent battus, La Tibétaine, Les enfants du monde entier, etc. Par vos chansons, vos prises de position, vous avez créé de belles chansons, engagées mais positives.


Yves DuteilYves Duteil: On est plongés dans un monde qui n'est ni tendre, ni bienveillant, ni facile, mais je ne crois pas pour autant qu'il faille céder à la violence, au mépris ou à la facilité de lutter contre la violence par la violence. Je pense qu'on vit dans un monde qui est violent, cruel, barbare parfois, et dénué de ce regard un petit peu bienveillant dont on a tous un peu besoin quand même. Le fait de dénoncer des choses de ce monde-là ne veut pas dire qu'on va rentrer dans le plexus du public qui est là pour vous écouter.

Les gens qui vont vous écouter sont des gens qui pensent déjà probablement comme ça mais qui n'ont pas forcément les mots pour le dire ou qui n'ont pas l'occasion de le dire. Je ne pense pas qu'on puisse convaincre à travers une chanson mais je pense qu'on peut rassembler. Tout d'un coup, la chanson peut constituer un lieu virtuel pour que les gens se rassemblent autour, exactement comme ce qui s'est passé pour La langue de chez nous. Entre autres, cette chanson a ouvert chez moi un autre champ d'écriture parce que je me suis rendu compte qu'on pouvait se rassembler autour d'un texte, d'une chanson qui est une opinion mais qui cristallise celle de beaucoup d'autres qui ne s'expriment pas mais qui, tout d'un coup, trouvent un moyen de donner un visage à leurs mots.

Il y a effectivement un engagement de ma part à aller vers un monde meilleur mais cela ne se traduit pas forcément en dénonçant, il se traduit plutôt en essayant de construire, en déposant de la douceur là où il y a de la violence, en déposant de l'amour là où il n'y en a pas, là où il en manque cruellement. Évidemment, de loin, ça peut paraître un petit peu idéaliste, un peu naïf mais, en réalité, c'est une attitude tout à fait consciente et volontaire. Je ne me dis pas nécessairement que je vais mener une action dans un certains sens, c'est simplement dans ma nature d'être comme ça. Je suis donc ma nature qui est de parler parfois avec douceur des choses dures, d'essayer d'aller chercher le meilleur même au coeur du pire.

QuebecPop: En parler avec douceur mais en parler quand même pour que les gens réalisent ce qui se passe. Justement je considère que La langue de chez nous a eu en effet rassembleur puisque peu de québécois ont réussi à chanter notre langue sans en faire une question de combat. Votre chanson parle non pas de ce combat, mais bien de ce que l'on a réussi à faire. Pour les autres chansons, comme La Tibétaine, qui sont plus loin de nous, cela nous a permis de prendre connaissance de qui qui se passait avec ces événements que nous n'aurions peut-être pas suivis. J'ai connu l'histoire de cette jeune femme à travers vos textes et vos explications. Cette implication, sentez-vous que vous avez encore le besoin de la poursuivre dans le futur, le monde doit encore subir beaucoup de combats, que l'on pense à l'Irak, aux événements récents en Haïti...

Yves Duteil: Je pense que oui, parce que le monde évolue dans les deux sens en même temps, il y a effectivement l'Irak, le 11 septembre, mais en même temps il y a une immense solidarité dans le monde, il y a de plus en plus d'organisations non gouvernementales, de médecins sans frontières, de pharmaciens sans frontières, de journalistes sans frontières, d'associations d'aide aux catastrophes, naturelles ou pas, une véritable volonté politique de maintenir la paix avec des forces d'interposition, des forces d'action rapide dans les pays, la Yougoslavie, ça été terrible mais ça s'est finalement aplani grâce à l'effort de toutes les démocraties qui se sont mises ensemble. On ne regarde pas non plus combien de dictatures ont tombé depuis 20 ou 30 ans, le Portugal, l'Espagne, la Grèce, les pays d'Amérique du Sud, le Chili, l'Argentine..

QuebecPop: Parce que l'on a plutôt tendance à voir ceux qui restent, ceux qui sont tenaces.

Yves Duteil: Et on a raison, il faut absolument lutter contre eux pour les faire partir. C'est ça aussi qui fait qu'il y avait deux méthodes, il y avait la méthode Bush qui consistait à envoyer des bombes sur la tête des enfants innocents et des populations et puis il y avait la méthode internationale de justifier l'entrée de troupes avec tous les pays qui, financièrement, avaient les moyens d'assurer un ordre, de reconstruire un pays avec l'aide de toutes les communautés internationales.

Je crois qu'il y a une évolution de ce qu'on peut appeler la démocratie qui a des vices de forme, qui a des défauts par milliers, mais qui vaut peut-être mieux que cette espèce d'attitude barbare que les états, les empereurs et les rois ont voulu adopter pour laisser leurs traces dans l'histoire de l'humanité. Si on imagine le nombre de morts qu'on doit à Napoléon c'est absolument hallucinant, Aristide à côté c'est un enfant de coeur et Saddam Hussein c'est un petit ange. Je pense que ce sont des gens qui ont laissé dans l'histoire une trace de choses tellement construites qu'on a occulté aussi leur côté tellement barbare... Quand Napoléon a envoyé des troupes en Russie se faire massacrer, combien il y a eu de familles détruites à cause de ça.

Je pense qu'aujourd'hui, on commence à vouloir regarder les actions du monde avec un regard de spiritualité plus évoluée et je pense que le fait que des gens comme le pape rencontrent un succès incroyable quand ils font des réunions dans les pays ou l'on croit qu'ils vont prendre un bide alors qu'en fait il y a des millions de personnes qui viennent, le Dalaï Lama qui draine un peuple, une population très hétéroclite qui a une soif de spiritualité, c'est des signes tout ça aussi. Et je pense qu'on peut pas dire que le fait qu'il y a l'Iraq, ou qu'il y ait Haïti ou des choses comme ça me montre que l'on régresse. Je pense simplement que les avancées ne sont pas équivalentes partout. Il y a des pays où on avance plus vite que d'autres, il y a des pays où la démocratie veut dire quelque chose et d'autres où elle est déguisée en système populaire pour accaparer le pouvoir encore mieux. On peut se servir de tous les exemples et tous les contre-exemples mais je crois que globalement il y a une telle soif de spiritualité dans le monde aujourd'hui qu'on peut penser que le plus grand des changements qui pourraient arriver ce serait un changement de mentalité individuelle.

QuebecPop: Une attitude positive donc ?

Yves Duteil: C'est une attitude que j'adopte vis-à-vis des problèmes que j'aborde, elle est un peu dans ce sens là. C'est à dire que oui, dans Langue de chez-nous, j'ai pas dit "...les américains sont des chiens galeux qu'il faut éliminer de notre circuit parce qu'ils sont en train de nous prendre toute la place...". J'ai dit "...regardez le français comme il est beau...".

Même en tant que maire, je me suis rendu compte dans mon village, à quel point il était plus fructueux d'essayer de construire quelque chose dans le sens positif malgré les gens négatifs qui essaient de vous en empêcher plutôt que de passer un temps fou à lutter contre ces gens négatifs qui occupent le terrain, qui vous mangent du temps, qui drainent votre énergie et qui vous empêchent d'agir. Je pense qu'il vaut mieux laisser sa place à chacun dans le théâtre et agir à sa façon qui n'est pas forcément la même pour essayer de construire le rêve qui est le monde de demain parce que s'il n'y a personne pour le rêver, il y a peu de chance qu'il devienne ce qu'on a envie. Alors que si on dépense beaucoup d'énergie à bâtir le rêve d'aujourd'hui, demain on filera peut-être un peu comme on l'espère aujourd'hui.

QuebecPop: Si on y va peu à peu, sans espérer avoir un impact mondial, si chacun dans sa vie de tous les jours arrivait à aider le prochain, le voisin, cela permettrait d'évoluer vers cette société dont vous parlez. Vous mentionnez cette petite municipalité dont vous êtes maire, c'est encore le cas ?

Yves Duteil: Oui cela fait une quinzaine d'années.

QuebecPop: Et vous arrivez à concilier vos voyages en général, dont celui-ci d'un mois en terre québécoise avec ce que l'administrations d'une municipalité peut demander ?

Yves Duteil: Oui j'y arrive parce que j'ai la chance d'être secondé par mon épouse qui est maire-adjointe, ce que l'on peut faire en France, et d'un autre adjoint, un homme extraordinaire qui a beaucoup d'efficacité et qui est extrêmement dévoué à la commune donc, aujourd'hui avec le téléphone, le fax, Internet, si on ne peut pas rester en contact avec le village et les problèmes, alors comment fait-on ? On essaie de régler les plus gros problèmes avant de partir et quand il y a quelque chose, on est en contact permanent. Il n'y a jamais plus d'une journée sans qu'on puisse se parler de tel ou tel problème.

QuebecPop: Si on revenait à Félix, vous racontez que c'est grâce à lui que cela a démarré pour vous en Europe. Vous l'avez remplacé lors d'une tournée. Comment avez-vous réussi à vendre aux gens qu'Yves Duteil, qui à l'époque n'était pas très connu, remplace Félix Leclerc dans une série de spectacles ?

Yves Duteil: Le hasard total, parce que quand j'ai fait le théâtre de la ville à Paris, j'avais pas d'agent, j'étais comme un oiseau sur la branche et puis j'ai rencontré Jean Dufour qui est venu voir le spectacle au théâtre de la ville et qui a embarqué avec nous à ce moment-là, en novembre 1977, et la tournée de Félix était prévue pour février 1978. L'agent de Félix en France était Jean Dufour, donc c'est lui qui a vendu l'histoire, moi j'aurais jamais osé proposer ça.

En fait le spectacle du théâtre de la ville a été un succès, un déclencheur, c'est à ce moment-là que j'ai sorti le disque qui contenait Prendre un enfant. Cela a été le moment de l'éclosion de ma carrière au grand public et Jean Dufour m'a proposé à ce moment-là. Puisque Félix était malade au début de l'année 1978, il n'a pas pu assurer cette tournée mais les théâtres étaient loués, toute les structures de la tournée étaient en place. Il a proposé aux organisateurs, à ceux qui l'ont voulu, pas tous, j'en suis très reconnaissant à ceux qui ont accepté.

J'ai fait comme ça ma première grande tournée des villes importantes de France, dans les théâtres municipaux, de véritables salles de spectacles, avec la formule qu'on avait adoptée au théâtre de la ville, c'est à dire avec un vrai orchestre, avec un quatuor à cordes. J'avais brusquement la chance que la structure ait existé. On n'aurait jamais réussi à monter en aussi peu de temps une aussi belle tournée si Félix n'avait pas été malade, s'il n'avait pas laissé cette place, cette autoroute déjà construite.

QuebecPop: Combien de salles ont accepté votre spectacle en remplacement de celui de Félix ?

Yves Duteil: Une dizaine de salles, c'était pas une très grande tournée mais pour nous c'était la première. Donc c'était très important.

QuebecPop: Dans cet album, vous aviez de grands titres, mais même Prendre un enfant n'avait pas eu un accueil immédiat.

Yves Duteil: En fait, le succès de chansons beaucoup plus légères, plus primesautières et bucoliques comme Le petit pont de bois ou La tarentelle a complètement occulté le titre Prendre un enfant qui était dans le disque. Le disque a tourné beaucoup à la radio pendant un an et demi en prenant des titres successifs Le petit pont de bois, La tarentelle, Le mur de la prison d'en face, Lucie la libellule... Puis tout d'un coup, Monique Le Marcis, qui était responsable de la programmation RTL, la plus grande radio française, vient me voir chanter au théâtre des Champs Élysées et elle entend Prendre un enfant et elle entend la réaction du public. Comme le disque avait été beaucoup acheté, les gens avaient découvert la chanson tout seuls, à travers le disque.

QuebecPop: Est-ce que Prendre un enfant est éventuellement sorti en 45 tours (ou en simple) à cette époque ?

Yves Duteil: Non, que sur l'album. A partir de ça, elle a décidé de promouvoir cette chanson comme si elle venait de sortir et de la programmer comme si c'était une nouveauté. Et là ça a démarré tout de suite.

QuebecPop: En France, est-ce que Prendre un enfant a été plus populaire que La langue de chez-nous ?

Yves Duteil: Il y a eu un grand décalage de temps entre les deux, la première est sortie en 1977 alors que La langue de chez-nous est sortie en 1985. En fait, l'histoire de La langue de chez nous est exactement à même que celle de Prendre un enfant. C'est encore le même personne, Monique Le Marcis, qui a décidé de sortir cette chanson-là en France. C'est pas qu'elle était passée inaperçue, c'est que ma compagnie de disques refusait de la sortir en disant, c'est ringard, on va se faire rouler dans la farine par les radios, ils vont se moquer de nous, c'est tout sauf radiophonique, c'est pas dans l'air du temps, c'est ringard, c'est un combat d'arrière-garde, on va se faire rire au nez, etc. Alors, on n'a pas pu la sortir, et quand, un an après, Monique Le Marcis a écouté la chanson, elle a dit, cette chanson il faut la sortir. Elle a ré-édité son exploit de Prendre un enfant et cela eu exactement le même impact pour une deuxième fois. Effectivement, à partir de ce moment-là, la chanson a marché en France.

Yves DuteilQuebecPop: Avez-vous toujours ce problème avec les producteurs, le choix des chansons à sortir en simple.

Yves Duteil: Non, je n'ai plus ce choix-là puisqu'il n'y en a pas qui passe à la radio.

QuebecPop: Est-ce relié au phénomène de type Star Académie où les auteurs compositeurs, les chanteurs à texte sont éliminés au profit de vedettes instantanées ?

Yves Duteil: Ce que je dirais pas rapport à cela, c'est que je dois dire que les radios m'invitent. Je viens dans les radios et je parle de mes chansons. Mais les chansons ne sont pas dans la programmation régulière or on sait que pour que quelque chose se déclenche dans l'esprit du public, il faut un minimum, je ne sais pas combien, de passages radio pour que cela s'imprime dans l'esprit des gens.

QuebecPop: Nous avons touché le phénomène Star Académie, en Europe, il s'agit d'un phénomène qui dure depuis plusieurs années, vous en êtes donc déjà à quelques itérations. Ici, nous n'en sommes qu'à la deuxième année mais il semble qu'il y ait maintenant une différenciation qui se fait entre la chanson populaire, le besoin de faire des stars rapidement plutôt que de privilégier le travail de longue haleine. Est-ce que le vent semble tourner en France après quelques années ? Le phénomène est-il toujours aussi populaire ?

Yves Duteil: Je pense que la question n'est pas de savoir si cela devient populaire ou pas, de toute façon c'est fait pour être populaire. La machine est faite pour que cela soit une arme de diffusion massive. Cela le sera, que ce soit parce qu'il y a 7 millions d'auditeurs, 10 millions, 15 millions ou 5 millions, le problème est dans l'intention qu'on y met, dans ce qu'on cherche à faire avec et au profit de qui et de quoi.

QuebecPop: Rarement au profit de l'artiste diriez-vous ?

Yves Duteil: L'artiste il est un peu interchangeable. Faudrait voir dans 3 ou 4 ans, ce que sont devenus ceux des première fournées.

QuebecPop: Justement, ceux qui étaient là au début chez-vous, y sont-ils encore ?

Yves Duteil: C'est une chose qui pourrait avoir sa place, cela a le bénéfice de remettre au goût du jour pour les jeunes des chansons du passé qu'ils avaient assez peu connues et considéraient peut-être comme quelque chose qui n'était pas de leur univers. Ils s'aperçoivent qu'ils les aiment qu'ils les adorent même et qu'elles font partie de leur histoire. Cela les a remis en contact avec leurs racines musicales.

QuebecPop: Un peu comme ici avec des chansons de Stéphane Venne et d'autres créateurs du passé.

Yves Duteil: En même temps, le problème est que cela prend toute la place. Il n'y a plus d'espace après pour que des choses originales puissent voir le jour. Ce que l'on donne aux artistes de ces émissions-là comme espace d'expression, on l'a jamais donné à aucun artiste dans toute l'histoire de la chanson. Même des artistes qui sont aujourd'hui des références dans le monde. Jamais ils n'ont eu de tels moyens et un tel éclairage, une telle exposition, une telle place....

Je pense que pour les participants, cela doit être terrible quand ça s'arrête parce que, forcément, quand on voit comment une carrière d'artiste se bâtit, a force de toucher des gens peu à peu, de fidéliser des gens. Je crois pas qu'on rentre dans le coeur des gens comme on rentre dans leur téléviseur. Je me rend compte ici au Québec à quel point il y a une affection, un attachement mutuel, on se parle, on s'écoute, on communique, on partage des choses. Je fais des spectacles qui sont volontairement à l'échelle humaine pour garder le contact avec le public.

On n'est pas dans le même univers, il y a deux univers qui sont en train de se côtoyer. Un univers qui est une véritable industrie et qui donne l'impression que notre métier se porte très bien, puis à côté, un artisanat local qui est probablement l'endroit ou se trouvent toutes les pépinières d'originalité, de nouveauté et qu'il ne faut pas surtout pas négliger. C'est dans ce réservoir-là qu'on trouvera les talents durables de demain. Les talents auxquels les gens vont pouvoir s'attacher. Là, on leur donne une machine d'amour toute prête. On leur donne un paquet cadeau, en disant voilà votre artiste, on leur désigne, on met le paquet sur celui-là. Aimez-le, c'est celui-là parce que de toute façon il n'y en a pas d'autre. Les gens, c'est pas comme ça que ça ce passe au fond dans leur coeur. C'est beaucoup plus subtil en fait. Ils vont s'attacher à un artiste, ils vont le suivre ils vont l'aimer, ils vont attendre son prochain disque. Ce n'est pas la même machine.

QuebecPop: On a l'impression un peu de revivre les années 60 où il y avait d'un côté les chansonniers, ceux qui se promenaient avec leur guitare en bandoulière, et de l'autre les vedettes pop, ceux qui sortaient un 45 tours, obtenaient un certain succès puis disparaissaient presqu'aussi rapidement qu'ils étaient arrivés. Dans les années 70, l'espace entre ces deux types d'artistes est devenu beaucoup plus mince, la plupart des artistes populaires étaient aussi des créateurs de chansons, les Charlebois, les Vigneault, les Ferland, Claude Dubois, etc. N'est-on pas en train de revivre cette dualité aujourd'hui ?

Yves Duteil: Je pense que cela va au delà de cette césure-là. D'un côté on a une expression artistique, de l'autre on a beaucoup d'argent. Quel est le but de l'opération ? C'est de faire de l'argent ! C'est que les gens appellent au téléphone, génèrent des produits dérivés, achètent des produits qui sont fabriqués en masse, promotionnés en masse. Que ce soit en Europe ou ici au Québec, le concept est le même, il n'est pas géré pas les mêmes gens mais il est construit pareil, c'est un concept fait pour générer de l'argent. Il faut pas faire de nostalgie, c'était pas mieux avant, mais cela n'est pas mieux non plus. On est dans un monde ou l'argent a pris toute la place. Dans beaucoup de domaines ou il y avait la passion, l'amour des choses, le soin et la profondeur des choses. Là on est dans le domaine de l'argent.

QuebecPop: Pour conclure, quelle est votre évaluation de cette tournée québécoise qui se termine ce soir ?

Yves Duteil: Un bonheur ! Un bonheur extraordinaire, un tableau sans ombre, c'est rare...

QuebecPop: Ce n'était pas votre première tournée en hiver au Québec ?

Yves Duteil: Loin de cela, j'en ai fait beaucoup déjà mais cette tournée a eu quelque chose de magique. On a été heureux du début à la fin, être loin de chez soi plus d'un mois, c'est long. Mais quelle récompense tous les soirs. On était vraiment très heureux tous, très très profondément contents de la rencontre avec chacun des publics qui était différente, qui était profonde, qui était très frémissante, très émouvante. Les dédicaces après les concerts où les rencontres avec les gens ont donné lieu à des échanges très riches, très agréables, très fraternels.

L'équipe de la tournée c'était un bonheur permanent. On s'est entendus puisqu'on se connaissait déjà, on avait hâte de se retrouver depuis la dernière tournée et tout s'est affûté. Il y avait le bonheur musical aussi, on est trois sur scène, c'est pas grand chose et pourtant, à trois sur scène on se sent tellement bien et heureux de la musique qui émane de tout ça que je n'ai plus qu'à poser l'émotion dessus mais la porte est ouverte.. Et la porte est ouverte aussi du côté du public, on sent qu'il y a une circulation d'émotions très fortes.

Ce n'est pas du tout un spectacle où les gens vont se lever, taper dans les mains, venir au bord de la scène et lever les mains en l'air. C'est un spectacle pour écouter. Quelqu'un m'a dit en France quelque chose qui m'a beaucoup touché et qui semble résumer tout ce que vous avez dit tout à l'heure, il m'a dit "On ne vous entend pas, on vous écoute !"

QuebecPop: Merci beaucoup Yves, d'avoir passé ce chaleureux moment avec nous et bon retour chez vous.
Yves Duteil


Michel Parent